Lettre d’opinion
Le 4 février 2026
La version originale anglaise de cet article a été publiée dans Research Money.
Le Réseau de cellules souches, qui est basé à Ottawa, a utilisé la plus grande partie des 45 millions de dollars de financement qu’il a reçus du gouvernement fédéral pour soutenir des chercheurs canadiens qui ont développé des technologies et des thérapies salvatrices entièrement inédites, selon la dirigeante du réseau.
De plus, ce financement a permis de former la prochaine génération de spécialistes scientifiques des cellules souches et de renforcer des dizaines d’entreprises pionnières dans ce domaine, souligne Cate Murray, présidente-directrice générale du Réseau de cellules souches, un organisme national canadien à but non lucratif, avec laquelle s’est entretenu Research Money.
La communauté du Réseau de cellules souches « est le moteur mondial de la médecine régénératrice », souligne-t-elle. « Ce domaine recèle un immense potentiel et ce sont des Canadiens [et leurs recherches] qui en sont à l’origine. »
La médecine régénératrice est née lorsque des chercheurs canadiens ont démontré l’existence des cellules souches. Elle se trouve aujourd’hui à l’avant-garde du développement de thérapies et de technologies qui sont « appelées à changer transformer des vies et la façon dont on soigne les gens », selon Mme Murray.
Le Réseau de cellules souches célèbre cette année son 25e anniversaire et vient de publier un rapport d’impact qui présente les résultats d’un sondage international, une analyse bibliométrique et une évaluation de la portée des formations qu’il a soutenues.
Les thérapies à base de cellules souches exploitent les cellules souches des patients eux-mêmes ou celles de donneurs pour réparer, remplacer ou régénérer des tissus ou des organes endommagés afin de guérir des blessures ou des maladies au niveau cellulaire.
C’est au début des années 1960 que les scientifiques canadiens James Till et Ernest McCullough, qui travaillaient alors à l’Université de Toronto et à l’Institut de recherche sur le cancer de l’Ontario, ont découvert les cellules souches, explique Mme Murray.
Ils ont fait cette découverte en étudiant la moelle osseuse de souris. Ils ont identifié l’existence des cellules souches hématopoïétiques et leur capacité de se renouveler et de se différencier, une constatation qui a donné naissance à la science moderne des cellules souches et de la médecine régénératrice.
Till et McCullough ont prouvé que ces cellules pouvaient former des colonies dans la rate de souris irradiées, démontrant ainsi leurs propriétés uniques.
En 1992, Samuel Weiss, chercheur à l’Université de Calgary, a montré par des expériences réalisées sur des souris que le système nerveux central des mammifères contient des cellules souches neurales capables de reproduire plusieurs types de cellules normales, y compris des neurones.
La découverte par Weiss du récepteur métabotropique du glutamate reste un moment déterminant dans l’établissement de la recherche sur la neurogenèse comme voie d’exploration de traitements de la maladie de Parkinson, de la maladie d’Alzheimer, des accidents vasculaires cérébraux, de la SLA et de la sclérose en plaques fondés sur la réparation neurologique.
Le potentiel des thérapies à base de cellules souches est actuellement en train de se réaliser, selon Mme Murray.
Le Réseau de cellules souches a investi 28,4 millions de dollars des 45 millions de dollars de financement fédéral reçus d’avril 2022 à 2025 dans 56 projets de recherche et essais cliniques, indique-t-elle.
De plus, l’industrie et d’autres partenaires ont contribué aux projets du réseau en investissant en tout 31,8 millions de dollars supplémentaires.
Ce financement a permis de soutenir plus de 550 chercheurs, cliniciens et stagiaires de 22 groupes de recherche de tous les coins du pays.
Le Réseau de cellules souches a utilisé les autres 16,6 millions de dollars du financement fédéral pour soutenir des possibilités de formation, dont ont notamment profité environ 8 000 doctorants et postdoctorants, et son programme de mobilisation des connaissances, explique Mme Murray. Ce programme comprend un large éventail d’activités allant de la rencontre d’élèves du secondaire destinée à les motiver à entreprendre un parcours de recherche dans le domaine des cellules souches jusqu’au soutien d’initiatives politiques portant sur des questions telles que l’accès, l’abordabilité et l’adoption de la médecine régénératrice, ou encore la lutte contre la désinformation.
Mais comment les contribuables peuvent-ils savoir s’ils ont eu un bon retour sur cet investissement public?
Mme Murray explique que le Réseau de cellules souches doit premièrement satisfaire à toutes les exigences imposées par ses contrats en matière de planification et de reddition de compte.
Le réseau effectue également des audits de performance et de conformité, dans le cadre desquels un tiers sous contrat s’assure que le Réseau de cellules souches respecte toutes les lois et lignes directrices fédérales applicables, ainsi que la législation et la réglementation régissant les organismes à but non lucratif.
Pour décider quels projets de recherche il financera, le réseau utilise un système d’évaluation par des pairs (lesquels incluent des experts canadiens et étrangers) pour vérifier l’intégrité scientifique et la qualité des projets, et en assurer le suivi depuis leur conception jusqu’à leur aboutissement, précise Mme Murray. Le réseau choisit pour ce faire des experts de domaines pertinents, tels que la cardiologie, la bioingénierie, la recherche clinique et autres.
Après cet examen par des pairs, les projets proposés sont soumis à l’évaluation du comité de gestion de la recherche du Réseau de cellules souches, un groupe d’une douzaine d’experts en cellules souches provenant de toutes les régions du pays et, dans certains cas, des États-Unis. Ce comité examine la compatibilité stratégique des projets et leur potentiel de commercialisation.
Le Réseau de cellules souches s’est donné une orientation translationnelle, indique Mme Murray. « Nous voulons donc que notre comité de gestion de la recherche nous donne une idée de la mesure dans laquelle cette recherche est susceptible d’avancer, de se traduire en produits commerciaux et d’être appliquée dans les milieux cliniques. »
Le comité de gestion de la recherche examine également les projets proposés en se posant les questions suivantes : « Quelle est la vision du réseau, quel est son mandat, que cherchons-nous à accomplir? », nous dit-elle.
Évaluation continue des projets de recherche financés
Le comité de gestion de la recherche aide le Réseau de cellules souches à évaluer en continu les projets financés. Conformément à son processus d’évaluation, les chercheurs principaux doivent notamment présenter des rapports d’étapes faisant état de la progression de leurs projets et des premiers résultats possiblement obtenus.
En plus de fournir des rapports écrits, les chercheurs principaux de certains projets de plus grande envergure doivent présenter leurs résultats préliminaires au comité de gestion de la recherche du réseau, dont les membres fournissent des conseils scientifiques destinés à renforcer le projet.
Ces examens continus permettent au Réseau de cellules souches de déterminer si un projet est au point mort et ne progresse pas, auquel cas le réseau peut cesser de le financer sur recommandation du comité de gestion de la recherche.
« Ou bien, à l’inverse, les examens peuvent permettre de déterminer qu’un projet avance très bien et qu’il pourrait bénéficier d’éventuelles ressources supplémentaires. Et le conseil d’administration [du réseau] doit en tenir compte », mentionne Mme Murray.
Les responsables de tous les projets doivent aussi fournir périodiquement des mises à jour financières sur l’utilisation des fonds reçus et sur leurs prévisions de dépenses.
Les critères utilisés lors du processus d’évaluation continue peuvent inclure les droits de propriété intellectuelle générés, les publications dans des revues, la prochaine étape de la recherche, les partenaires attirés et d’autres indicateurs de mesure.
En plus de faire preuve de diligence raisonnable et d’exiger une reddition de compte, le Réseau de cellules souches procède à des évaluations d’impact quinquennales des projets qu’il finance.
Ces évaluations comprennent un examen bibliométrique, une enquête internationale menée auprès d’experts de tout le pays, le suivi de la progression de carrière des stagiaires financés et l’évaluation des tendances qui se dessinent dans le domaine de recherche poursuivi, le tout ayant pour but de « se faire une idée du retour sur investissement réalisé », explique Mme Murray.
« La technologie des cellules souches est le moteur de la médecine régénératrice, un domaine multidimensionnel », souligne-t-elle.
« Elle présente un grand intérêt pour le traitement des maladies chroniques et des blessures. Il s’agit véritablement d’une plateforme technologique », ajoute-t-elle.
Impact sur les patients des recherches soutenues par le réseau
Quel a donc été le retour obtenu par le Réseau de cellules souches sur son investissement si l’on s’en remet aux nouvelles technologies et thérapies à base de cellules souches dont profitent les patients et qui favorisent la croissance de l’industrie canadienne des cellules souches? Mme Murray fournit quatre exemples pour nous en donner une idée.
La semaine dernière, la société Aspect Biosystems, qui est basée à Vancouver, et Novo Nordisk, dont le siège social se trouve au Danemark, sont entrées dans une nouvelle phase de leur partenariat visant à développer des médicaments cellulaires de pointe pour le diabète.
Le diabète de type 1 touche 300 000 Canadiens et environ une famille sur vingt-et-un. Approximativement 12 000 nouveaux cas de la maladie sont diagnostiqués chaque année.
Aspect Biosystems a acquis les droits sur les technologies de Novo Nordisk d’ingénierie des cellules d’îlots pancréatiques dérivées de cellules souches et des cellules hypo-immunes et en dirigera le développement, la fabrication et la commercialisation.
« C’est en partie grâce à notre soutien à la recherche que cette collaboration a pu voir le jour », souligne Mme Murray. « Les recherches que nous avons menées ces partenaires et que nous avons soutenues ont véritablement catalysé leurs projets et leur croissance. »
« Quand on pense au stade où en est rendu Aspect et à son avenir, on se rend compte qu’on a affaire à une possible future société pharmaceutique canadienne. Nous sommes persuadés qu’elle deviendra à tout le moins une entreprise d’attache ».
« Pour le diabète de type 1, donc, nous assisterons un jour à la naissance d’un traitement fonctionnel qui ne nécessitera aucun traitement d’immunosuppression, ce qui sera vraiment formidable pour les enfants atteints du diabète de type 1 », prédit Mme Murray.
Un autre exemple est celui de la société montréalaise ExCellThera, qui développe actuellement une technologie à base d’une petite molécule appelée UM171.
Les cancers du sang, notamment la leucémie, le lymphome et le myélome, touchent plus de 4 millions de personnes dans le monde, dont 90 000 à 138 000 au Canada. Approximativement 1,24 million de nouveaux cas de cancer du sang sont diagnostiqués chaque année dans le monde, ce qui représente environ 6 % de tous les cas de cancer.
Il y a cependant une difficulté qui se pose au regard de l’utilisation des thérapies à base de cellules souches pour traiter les cancers du sang : les cellules souches du cordon ombilical employées dans le cadre des greffes allogéniques ne contiennent que de très faibles quantités de cellules souches.
Guy Sauvageau, hématologue à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, professeur de médecine à l’Université de Montréal et fondateur scientifique et président d’ExCellThera, a réuni une équipe de chercheurs de plusieurs disciplines pour s’attaquer à ce problème et mettre au point la thérapie cellulaire UM171.
La molécule UM171 de multiplier les cellules souches et immunitaires du sang de cordon ombilical, explique Mme Murray. « Elle augmente le nombre et la qualité fonctionnelle des cellules souches extraites. »
Le produit d’ExCellThera, commercialisé sous le nom de Zecelpro (son nom international est dorocubicell), a été approuvé pour le marché européen.
« Ce produit sera disponible pour les patients adultes atteints d’hémopathies malignes qui pourraient bénéficier d’une greffe de cellules souches, mais pour lesquels on ne trouve pas de donneurs compatibles », indique Mme Murray.
Un fabricant canadien, C3i, fabriquera le produit d’ExCellThera à Montréal.
Le Réseau de cellules souches a soutenu les travaux de recherche-développement technologique de M. Sauvageau et de son équipe pendant près de 25 ans, soit « depuis l’identification du problème jusqu’au patient », y compris certains essais cliniques préliminaires qui ont permis de réunir les données nécessaires à l’obtention de l’autorisation européenne, a-t-elle souligné.
« Cette [thérapie] donnera un réel espoir aux patients », affirme Mme Murray. « Je croise donc les doigts pour que cette thérapie reçoive le feu vert réglementaire au Canada et qu’elle soit également commercialisée chez nous. »
Un investissement à long terme nécessaire pour des thérapies « durables et curatives »
Le troisième exemple concerne le domaine de la pédiatrie et une affection appelée la dysplasie bronchopulmonaire (DBP). Les bébés prématurés ont souvent des poumons sous-développés et risquent de développer une DBP.
La DBP affecte le développement neurologique lié notamment à la vue, aux organes et aux capacités cognitives, explique Mme Murray. « Elle aura des conséquences débilitantes tout au long de la vie de l’enfant touché et ses parents devront se rendre régulièrement à l’hôpital. »
Bernard Thébaud, néonatologiste au service de pédiatrie de l’Hôpital d’Ottawa et au Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario, et professeur de pédiatrie à l’Université d’Ottawa, a constaté de près les effets de la DBP et était déterminé à trouver une solution.
Son équipe et lui ont mis au point une thérapie à base de greffe de cellules souches qui a déjà été administrée à 10 bébés. La première patiente à avoir reçu ce traitement s’appelle Emmy. Cette dernière a aujourd’hui autour de deux ans. (Photo d’Emmy et de Bernard Thébaud à gauche. Photo prise par Sarah Bradley, @ iShootEvents).
Emmy et ses parents ont assisté à la grande conférence du Réseau de cellules souches en novembre dernier, indique Mme Murray. « Emmy était assise à table et elle a dit au micro à tout le groupe : “Bonjour, les amis”. Et tout le monde l’a acclamée. » (Photo d’Emmy et de ses parents Alicia et Mike à gauche. Photo prise par Sarah Bradley, @ iShootEvents).
« Cette petite fille est en train de franchir avec succès toutes les étapes importantes de son développement grâce à cette thérapie cellulaire. J’en ai la chair de poule », s’enthousiasme Mme Murray.
« De plus, grâce à ce type de thérapie, cette petite fille n’aura plus à faire des allers-retours à l’hôpital. Pensez aux économies que cela représente pour le système de santé », ajoute-t-elle.
« Songez au fait que ses parents pourront choisir d’avoir un emploi à temps plein puisque leur enfant pourra jouir d’une bonne santé et fréquenter un service de garde et l’école, et qu’elle progressera dans la vie, au lieu de devoir rester à la maison pour recevoir des soins continuels. »
Le Réseau de cellules souches soutient depuis de nombreuses années les recherches de M. Thébaud et le développement de cette thérapie, dit-elle. « C’est une première mondiale. Cela n’a jamais été fait dans d’autres pays. »
À l’origine, M. Thébaud faisait appel à un fournisseur de l’étranger pour assurer la fabrication des cellules souches. Il a collaboré avec le Centre de fabrication de produits biothérapeutiques de l’Hôpital d’Ottawa afin que le produit puisse désormais être fabriqué chez nous.
L’un des objectifs du Réseau de cellules souches est de renforcer la capacité de fabrication de cellules souches au Canada et de former des travailleurs hautement qualifiés et la prochaine génération de scientifiques spécialisés dans les cellules souches, indique Mme Murray.
Le réseau continue de soutenir les essais cliniques de M. Thébaud. Ce dernier cherche également à mettre au point une approche de thérapie génique pour les personnes souffrant d’un sous-développement pulmonaire et les patients atteints de maladies telles que la fibrose kystique.
Le quatrième exemple cité par Mme Murray relève du domaine des dystrophies musculaires, un groupe de plus de 150 types de maladies progressives qui entraînent un affaiblissement musculaire et qui touchent 50 000 Canadiens.
Michael Rudnicki, chercheur principal en médecine régénératrice à l’Institut de recherche de l’Hôpital d’Ottawa et professeur de médecine et de médecine cellulaire et moléculaire à l’Université d’Ottawa, s’est lancé sur une voie de recherche que de nombreux détracteurs jugeaient vouée à l’échec.
M. Rudnicki leur a prouvé qu’ils avaient tort en mettant au point un médicament à petites molécules pour une approche de thérapie génique ciblant des maladies comme la dystrophie musculaire de Duchenne.
Il a créé une jeune pousse, Satellos Bioscience, qui vient de réaliser un essai clinique de phase I et qui se prépare à lancer des essais cliniques de phase II sur plusieurs sites.
La dystrophie musculaire de Duchenne touche principalement les jeunes garçons et les hommes. Elle raccourcit l’espérance de vie des personnes atteintes et est invalidante, explique Mme Murray. « Elle enlève toute leur indépendance et mine leur qualité de vie, sans parler de celle de leurs familles et de leurs amis. C’est une vraie tragédie pour eux. »
Si le médicament mis au point par M. Rudnicki se révèle efficace, « il changera la donne pour les personnes atteintes de dystrophies musculaires », explique-t-elle.
Le Réseau de cellules souches soutient les travaux de recherche-développement liés au médicament de M. Rudnicki depuis plus de 30 ans.
Mettre au point des technologies et des thérapies à base de cellules souches qui auront un effet durable, voire curatif, « ne se fait pas du jour au lendemain. Mais le travail, les efforts et les investissements en valent la peine, puisqu’ils permettent au final de sauver des vies et de créer des emplois », ajoute Mme Murray.
« Il ne faut donc pas penser à court terme et faire preuve d’étroitesse d’esprit lorsqu’il s’agit d’investir dans la médecine régénératrice », soutient-elle.
« Nous devons comprendre qu’il faut prévoir un horizon de 20 ou 30 ans pour développer un produit. C’est un véritable investissement à long terme dans la qualité de vie des patients et dans la transformation de notre système de santé. »
En chiffres
Depuis sa création il y a 25 ans, le Réseau de cellules souches a :
Base de données sur les recherches financées par le Réseau de cellules souches (liste des projets de recherche et des essais cliniques financés).
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